L’attachement, un lien vital

15542028912_SHUM314S_258.jpgSource: Revue Science Humaine

L’attachement est surtout connu comme une théorie de la psychiatrie. Pourtant, ce concept avait été défini bien antérieurement par Émile Durkheim dans une perspective sociologique.

Émile Durkheim, le fondateur de la sociologie française voyait dans l’attachement aux groupes une des sources de la morale et une des conditions de l’intégration sociale (1). Pour é. Durkheim, l’individu ne peut vivre sans attaches et passe sa vie à s’attacher, ou à se rattacher après une rupture. Il s’attache à sa famille tout d’abord, mais aussi à ses proches, à sa communauté ethnique ou religieuse, à ses collègues de travail ou à ses pairs, aux personnes qui partagent les mêmes origines géographiques, sociales ou culturelles, et bien entendu aussi aux institutions de son pays de naissance ou de celui dans lequel il vit. Nous retiendrons ici que l’attachement renvoie aux différents types de liens qui attachent les individus entre eux et à la société (encadré). À travers le concept d’attachement, il s’agit de mieux comprendre ce qui fait tenir ensemble les individus des sociétés modernes, mais aussi, a contrario, ce qui les fragilise et les oppresse. Autrement dit, penser l’attachement dans les sociétés modernes, c’est aussi bien prendre en compte la force et la permanence que la vulnérabilité et la rupture des liens sociaux.

Quatre types de liens sociaux

À la suite d’Émile Durkheim, nous pouvons distinguer quatre types de liens sociaux : le lien de filiation (relations de parenté), le lien de participation élective (relations entre proches choisis), le lien de participation organique (au sens de la complémentarité des individus et des fonctions dans le monde du travail) et le lien de citoyenneté (relations d’égalité entre les membres d’une même communauté politique). La force de chaque type de lien est révélée aux individus quand ils en retirent pour eux-mêmes l’assurance d’une protection (ils peuvent « compter sur ») et la satisfaction d’une reconnaissance (ils peuvent « compter pour »). Ils ont alors le sentiment d’être attachés aux individus et aux groupes avec lesquels ils sont en relation, mais aussi, de façon plus générale, au système social puisque ce dernier leur procure la sensation d’être conforme aux différentes sphères normatives qui le fondent.

Les différents types de liens sont complémentaires et entrecroisés. Ils constituent le tissu social qui enveloppe l’individu. Lorsque ce dernier décline son identité, il peut faire référence aussi bien à sa nationalité (lien de citoyenneté), à sa profession (lien de participation organique), à ses groupes affinitaires (lien de participation élective), à ses origines familiales (lien de filiation). Dans chaque société, ces quatre types de liens constituent la trame sociale qui préexiste aux individus et, à partir de laquelle ils sont appelés à tisser leurs appartenances au corps social par le processus de socialisation. Il est possible de considérer le lien d’attachement comme un facteur de libération. Les individus, ainsi attachés, peuvent se sentir libres puisque les liens qui les attachent entre eux leur procurent la force vitale de leur intégration à la société (graphique). À l’opposé, la rupture des liens sera radicale lorsqu’elle prive l’individu à la fois de protection et de reconnaissance. Entre les liens qui libèrent et les liens rompus, il existe au moins deux autres configurations : les liens qui fragilisent et les liens qui oppressent.

Les liens qui fragilisent

Les liens fragilisent les individus quand ils ne leur procurent pas toute la protection attendue. Dans ce cas de figure, les liens ne sont pas rompus et les individus peuvent même se sentir plus ou moins reconnus dans les échanges sociaux. Mais ces liens qui contribuent à les attacher à des groupes et à la société restent incertains. Prenons un exemple. Le fait d’être attaché à un groupe familial peut procurer le sentiment d’avoir des racines et une identité reconnue. Mais si la famille est fortement exposée à la précarité économique, alors cet attachement ne constitue pas une garantie face à l’avenir. Il peut même contribuer à un enfermement dans une sorte de pauvreté intégrée et partagée. Le lien de filiation n’est pas rompu, mais le groupe d’attachement auquel renvoie ce lien n’a guère de ressources à échanger. Cette situation est fréquente dans les régions pauvres où les familles se regroupent pour survivre ensemble en réunissant les maigres subsides qui leur restent. Mais si ce lien procure le confort d’une intégration minimale fondée sur la reconnaissance d’une appartenance à un groupe, il reste malgré tout marqué par une faiblesse structurelle des conditions de vie. Les individus bornent leurs aspirations sur ce que peut leur offrir leur famille et ce qu’ils peuvent lui apporter. Ils s’interdisent de demander plus ou d’apporter plus car ils savent par avance que c’est impossible.

Il existe aussi des liens qui apportent une certaine forme de protection et de garantie face à l’avenir et qui pourtant restent fondés sur une forme plus ou moins prononcée de déni de reconnaissance. Ce sont alors des liens qui oppressent, des liens qui enferment l’individu dans une représentation négative de lui-même. Ils expriment souvent un rapport de domination qui n’est accepté que faute de mieux. Repartons du lien de filiation. Ce dernier peut être particulièrement oppressant lorsqu’il se déploie dans une configuration de domination paternaliste. Il existe des cas où les individus sont liés à leur famille et peuvent, au moins en principe, bénéficier de leur soutien en cas de difficultés, mais ils en éprouvent un tel de sentiment de soumission et d’infériorisation qu’ils y renoncent. Beaucoup de jeunes adultes préfèrent quitter leur famille plutôt que de rester dans cette situation d’extrême dépendance.

Des aides qui enferment

Les modes d’intervention sociale auprès des personnes fragiles ou en situation de handicap, peuvent aussi constituer des liens oppressants. Protéger ces personnes revient à les placer sous une carapace ou à leur octroyer une béquille pour continuer à avancer. Bien entendu, il ne s’agit pas de remettre en question ce principe de l’aide protectrice, mais il faut aussi s’interroger sur ce type de relation d’aide. Car, dans bien des cas, elle peut renforcer la disqualification sociale de la personne qui en bénéficie au sens où elle consacre une infériorité reconnue et le stigmate social qui l’accompagne. Cette relation d’assistance risque alors d’étouffer ou d’oppresser la personne à qui elle s’adresse tant qu’elle ne repose pas en même temps sur le principe de reconnaissance de sa valeur et de ses potentialités en tant qu’être humain.

Ainsi, l’analyse des liens qui attachent les individus entre eux et à la société conduit à examiner à la fois les facteurs qui procurent les conditions minimales de l’intégration (protection et reconnaissance), mais aussi les inégalités qui subsistent. Car il y a ceux qui bénéficient de liens qui libèrent et ceux qui supportent des liens qui fragilisent ou oppressent, autrement dit qui entretiennent le processus de disqualification sociale.

Serge Paugam
Directeur de recherche au CNRS, directeur d’études à l’EHESS, directeur du centre Maurice-Halbwachs, auteur de Les Formes élémentaires de la pauvreté, 3e éd., Puf, 2013, et de Le Lien social, 4e éd., Puf, 2018.

NOTES

  1. Émile Durkheim, L’Éducation morale, 1902-1903, rééd. Puf, 2012.

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